Le quotidien des femmes ultra-orthodoxes, au-delà des clichés
Vêtement, journée, shabbat, mariage, travail : une plongée concrète et sans jugement dans la vie des femmes haredies.
La vie d’une femme ultra-orthodoxe (haredi) s’organise autour de trois pôles : une famille souvent nombreuse, une maison tenue selon les règles religieuses et, pour une large majorité, un travail à l’extérieur. Les signes les plus visibles — pudeur vestimentaire, cheveux couverts — cachent l’essentiel : une charge d’organisation considérable et un rôle économique central, en pleine évolution.
- Une réalité plurielle : hassidim, lituaniens, séfarades, d’Israël à New York — pas un bloc unique.
- La tsniout : jupes longues et cheveux couverts pour les femmes mariées, pensés comme une frontière entre public et privé.
- Le shabbat : 25 heures hors du temps ordinaire, dont la femme marque l’entrée en allumant les bougies.
- Un rôle économique clé : en Israël, près de quatre femmes haredies sur cinq travaillent, souvent principales pourvoyeuses du foyer.
On les croise à Jérusalem, à Anvers ou dans certains quartiers de Brooklyn : longues jupes, cheveux couverts, souvent entourées d’enfants. Autour de ces femmes ultra-orthodoxes circulent beaucoup d’images et peu de descriptions. Ce que recouvre vraiment leur journée — les gestes, les horaires, la charge de travail, la part de choix — reste largement dans l’angle mort, coincé entre la fascination des séries et le regard extérieur qui juge sans décrire. Voici, aussi précisément que possible et sans idéaliser, à quoi ressemble ce quotidien.
Qui sont les femmes ultra-orthodoxes ?
Le mot qui les désigne dans le monde juif est haredim, qu’on traduit souvent par « craignant Dieu ». Il rassemble les courants qui appliquent la loi religieuse, la halakha, de la façon la plus stricte, et qui organisent la vie collective autour de cette exigence. Parler « des » femmes ultra-orthodoxes au singulier est déjà un raccourci : la réalité est faite de plusieurs mondes, dont les degrés de rigueur varient nettement. Ce qui est la règle chez les Satmar de Williamsburg ne vaut pas pour toutes.
Autour d’un maître
Communautés structurées par un guide spirituel et des dynasties portant le nom d’une ville d’Europe centrale : Satmar, Gour, Belz.
Le monde de l’étude
Le courant mitnagdim, centré sur l’étude de la Torah et les grandes écoles talmudiques plutôt que sur une figure de maître.
D’autres usages
Issues des communautés du pourtour méditerranéen et du Moyen-Orient, avec des coutumes qui diffèrent souvent de celles des ashkénazes.
Géographiquement, ces femmes vivent surtout en Israël — Jérusalem, notamment le quartier de Mea Shearim, et Bnei Brak près de Tel-Aviv — et aux États-Unis, dans plusieurs quartiers de New York. On en trouve aussi des communautés installées de longue date à Anvers, à Londres, dans le quartier de Stamford Hill, et, plus modestement, en France. D’un pays à l’autre, la langue du quotidien peut être l’hébreu, le yiddish ou celle du pays d’accueil.
La tsniout
la pudeur comme fil conducteur
La première chose qu’un regard extérieur remarque, c’est la tenue. Elle obéit à un principe, la tsniout, qu’on rend en français par « pudeur » ou « modestie ». Concrètement : jupe ou robe descendant sous le genou, bras couverts au moins jusqu’au coude, encolure haute, et bien souvent des collants même en été. Les couleurs restent en général sobres, sans que le soin apporté à la tenue disparaisse pour autant.
Le signe le plus visible concerne les femmes mariées, qui couvrent leurs cheveux. Selon les communautés et les sensibilités, cela prend la forme d’un foulard, d’un chapeau, ou d’une perruque — la sheitel — parfois de très belle facture. Ce point surprend souvent de l’extérieur : pourquoi remplacer ses cheveux par d’autres cheveux ? Du point de vue interne, la logique n’est pas de s’enlaidir mais de réserver la chevelure, considérée comme intime, au cadre du foyer et du couple. La pudeur, ici, trace une frontière entre l’espace public et la vie privée. Elle se vit moins comme une punition que comme une manière de garder pour soi ce qui relève de l’intime.
Une journée ordinaire
prière, maison, école et travail
La journée commence tôt, souvent avant le lever des plus jeunes enfants. Les femmes ne sont pas tenues aux prières collectives à heure fixe comme les hommes, mais beaucoup marquent le début de journée par une prière personnelle avant que la maison ne s’anime. Vient ensuite ce qui ressemble à la logistique de toute famille nombreuse, à une échelle rarement atteinte ailleurs : réveiller, habiller et nourrir plusieurs enfants, préparer les repas, organiser les départs vers des écoles séparées pour les filles et les garçons.
La maison suit les règles de la cacherout : deux jeux de vaisselle et d’ustensiles, l’un pour le lait, l’autre pour la viande, un rangement pensé pour ne jamais les mélanger, des produits certifiés. Cette organisation, invisible pour un visiteur, structure chaque repas et chaque achat. À cela s’ajoute, pour une majorité, un travail à l’extérieur, le plus souvent à temps partiel pour tenir avec la vie de famille. La charge d’organisation qui pèse sur elles est, de fait, considérable : elles articulent maison, enfants et revenu dans un cadre où la journée laisse peu de temps mort.
Le shabbat, cœur battant de la semaine
Tout le rythme de la semaine converge vers un moment : le shabbat, du vendredi soir au samedi soir. Sa préparation occupe une bonne partie du vendredi. On cuisine à l’avance l’ensemble des repas, puisque allumer un feu ou cuisiner sera interdit une fois le shabbat entré ; on nettoie la maison ; on met la table avec un soin particulier. C’est la femme qui, traditionnellement, allume les bougies au moment précis où le shabbat commence, quelques minutes avant le coucher du soleil — un geste qui marque le basculement de la semaine ordinaire vers un temps mis à part.
Pendant environ vingt-cinq heures, la famille s’abstient des travaux interdits, traditionnellement recensés au nombre de trente-neuf : pas d’électricité que l’on allume ou éteint, pas de voiture, pas d’écran, pas d’argent. Ce que cela retire en confort, cela le rend en présence : les repas s’étirent, on chante, on reçoit, les enfants restent là.
Pour beaucoup de ces femmes, dont la semaine est dense, le shabbat n’est pas d’abord une contrainte : c’est la respiration autour de laquelle tout le reste s’organise.
Mariage, famille et transmission
Le mariage arrive tôt, souvent entre dix-huit et le début de la vingtaine, et il se noue rarement par rencontre spontanée. Il passe par le shidoukh : une mise en relation, organisée par les familles ou par un intermédiaire, entre deux jeunes gens dont on estime les milieux et les aspirations compatibles. Les intéressés se rencontrent, plusieurs fois, et gardent — c’est la règle dans la plupart des communautés — la possibilité de dire non. Réduire ce système au « mariage forcé » est inexact ; le décrire comme une union entièrement libre le serait tout autant.
La famille nombreuse est un idéal assumé, porté par le commandement de fécondité. Les foyers comptent fréquemment cinq, six enfants ou davantage, et les taux de natalité de ces communautés figurent parmi les plus élevés des sociétés développées. La mère y tient un rôle central de transmission : c’est en grande partie par elle que se passent la langue, les gestes rituels de la maison et l’éducation religieuse quotidienne des plus jeunes. Sur les aspects les plus intimes de la vie conjugale, régie par des règles précises de pureté familiale, la communauté cultive une grande discrétion, qu’il est juste de respecter ici.
Des vies en mouvement
ce qui change
L’image figée d’un monde immobile résiste mal aux chiffres. Ces dernières années, en Israël, près de quatre femmes haredies sur cinq en âge de travailler occupaient un emploi — souvent dans l’enseignement, l’administration, les services ou, de plus en plus, des métiers de bureau. C’est un taux proche de celui des autres Israéliennes, et nettement supérieur à celui des hommes de leur communauté, dont une part importante se consacre à l’étude de la Torah à plein temps. Ce modèle, où la femme assure souvent le revenu principal du foyer pendant que le mari étudie, est l’un des traits les plus mal compris de l’extérieur. Il a un revers documenté : ces emplois sont fréquemment à temps partiel et peu rémunérés, et la charge économique repose lourdement sur ces femmes.
Le mouvement va plus loin. Des femmes accèdent à des études supérieures dans des cadres adaptés, entrent dans des métiers qualifiés — informatique, comptabilité, droit — et, à l’intérieur même du monde haredi, quelques voix féminines réclament plus de place, y compris en politique. D’autres, minoritaires, quittent la communauté, et leurs récits nourrissent des séries comme Unorthodox. Ces histoires existent et méritent d’être entendues, mais elles fonctionnent comme une loupe : elles éclairent une trajectoire de rupture bien réelle, sans résumer la vie de la majorité, qui se vit à l’intérieur.
Pourquoi les femmes ultra-orthodoxes portent-elles une perruque ?
Seules les femmes mariées couvrent leurs cheveux, au nom de la pudeur (tsniout). Selon les communautés, cela prend la forme d’un foulard, d’un chapeau ou d’une perruque, la sheitel. La logique interne n’est pas de s’enlaidir, mais de considérer la chevelure comme intime et de la réserver au cadre du foyer et du couple, plutôt qu’à l’espace public.
Les femmes ultra-orthodoxes ont-elles le droit de travailler ?
Oui, et elles sont même une large majorité à travailler. En Israël, ces dernières années, près de quatre femmes haredies sur cinq en âge de travailler occupaient un emploi, souvent dans l’enseignement, l’administration ou des métiers de bureau. Dans de nombreux foyers, la femme assure le revenu principal pendant que le mari étudie la Torah, fréquemment sur des postes à temps partiel et peu rémunérés.
Comment se passe un mariage ultra-orthodoxe ?
Le mariage arrive tôt et passe le plus souvent par le shidoukh : une mise en relation organisée par les familles ou un intermédiaire entre deux jeunes gens aux milieux compatibles. Ils se rencontrent plusieurs fois et conservent, dans la plupart des communautés, la possibilité de refuser. Ce n’est donc ni un mariage forcé ni une rencontre entièrement libre, mais une union arrangée à laquelle les intéressés consentent.
Combien d’enfants ont les familles ultra-orthodoxes ?
Les familles sont nombreuses par idéal religieux : elles comptent fréquemment cinq, six enfants ou davantage, et les taux de natalité de ces communautés figurent parmi les plus élevés des sociétés développées. La mère y tient un rôle central de transmission de la langue, des gestes rituels et de l’éducation religieuse.
Entre la caricature exotique et le portrait idéalisé, le quotidien de ces femmes tient surtout dans cet équilibre : beaucoup de contraintes assumées, une organisation hors norme, et une marge de mouvement plus large qu’on ne le croit souvent.